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Les parents immigrants sont-ils traditionnels ? PDF Imprimer Envoyer


 
En juin 2010, les crimes d’honneur ont de nouveau fait la manchette des journaux canadiens et québécois. Entre la condamnation à vie d’un père et d’un frère qui ont tué une jeune fille en Ontario et les soupçons qui pèsent dans une autre affaire au Québec, on a l’impression que des traditions d’un autre âge refont surface au Canada. Et bien sûr les médias à sensation comme les internautes relient ces faits à l’immigration. Trop d’immigrants de cultures éloignées, trop de musulmans, trop d’Afghans, trop de Pakistanais! Voilà le débat encore une fois lancé: les immigrants sont ils les porteurs de traditions barbares? Le Canada, avec le multiculturalisme, permet-il à ces traditions de survivre et de se développer?

Et là encore les associations hâtives, les stéréotypes généralisants et les dérapages racistes sont de la partie. Il est d’abord important de bien séparer et cadrer les choses. Les crimes d’honneur ne sont pas des rites traditionnels ni religieux, ils sont réprimés et interdits dans la grande majorité des pays d’où viennent les immigrants, un crime reste un crime quel que soit celui qui le commet, les immigrants sont soumis comme tout citoyen à la justice du pays dans lequel ils vivent et ils le savent. Finalement on ne peut pas faire l’équation simpliste immigrants-traditions.  Il faut ensuite défaire quelques mythes concernant les familles et surtout les parents immigrants qu’on voit comme traditionalistes et souvent opposés à leurs enfants dans leur mode de vie.

Motivation 

Pour cela, revenons sur le projet d’immigration de 95% des migrants au Canada. Qu’ils arrivent comme travailleurs qualifiés, familles ou réfugiés, leur principal motif pour quitter leur pays et s’installer ici est de protéger leurs enfants et leur permettre de vivre une vie meilleure. Ces parents quittent un monde qu’ils connaissent et partent à l’aventure dans une société souvent fort éloignée sur les plans culturel, géographique, religieux, linguistique et social. Tout cela pour donner une chance à leurs enfants de suivre une bonne scolarité, d’accéder à des formations et à des emplois de qualité, de vivre dans un contexte pacifique et de bénéficier de l’application des Droits de la personne. Ce projet est un moteur puissant qui donne à ces familles le courage de surmonter les obstacles de l’apprentissage de la langue, de la déqualification professionnelle, de l’isolement et des pertes sociales. Plusieurs parents affirment même qu’ils acceptent de faire partie d’une génération sacrifiée, sur le plan socio-professionnel et relationnel, pour donner à leurs enfants cette chance de se développer ici.
Autre fait important: de nombreux migrants, poussés par ce projet familial, souhaitent aussi quitter certaines contraintes de leur pays d’origine, contraintes avec lesquelles ils sont en désaccord. Ils veulent s’éloigner des pressions sociales, ils souhaitent éduquer leurs enfants selon leur vision du monde, ils fuient la corruption et des institutions injustes. Ils ne souhaitent pas vivre ici ces pressions, mais ils ne veulent pas non plus y être soumis à de nouvelles injustices.

Les cultures changent

Finalement, troisième élément: les cultures et les habitudes changent aussi dans les pays d’origine. Une tradition qui était acceptée voici 30 ans ou un rite qui était constitutif de la vie sociale sont maintenant remis en question, souvent interdits par la loi mais aussi dénoncés par des mouvements de la société civile. Par exemple, il en est ainsi de l’excision, maintenant interdite par la loi dans la majorité des pays africains ou encore du suicide des veuves indiennes sur le bûcher de leur mari décédé. Les habitudes culturelles qui modulent la vie des familles se transforment aussi, souvent de manière progressive, et aucune société actuelle ne passe à côté de la mondialisation: les cybercafés sont installés dans les régions les plus éloignées de l’Afrique, de l’Asie tout comme en Amérique et en Europe. Grâce à ces nouvelles technologies, on communique partout et avec tout le monde, on identifie des différences et partout on tente d’améliorer sa situation et de bénéficier du progrès.

Alors on peut constater que trois mots clés se retrouvent pour tous les immigrants au Canada: la protection de leurs enfants, la promotion sociale et la justice. Voilà des valeurs bien canadiennes et québécoises!

Alors qu’en est-il des conflits au sein des familles immigrantes? Est-ce que ce sont des conflits entre tradition et modernité? Entre la société d’accueil et la société d’origine? Plus souvent ce sont des difficultés de communication entre des jeunes socialisés au Québec, à qui on apprend à négocier, à argumenter, à se comparer aux autres jeunes du même âge; et des parents socialisés dans leur pays d’origine, ayant vécu la migration, qui veulent le bien de leur enfant mais qui en attendent aussi du respect et une reconnaissance mutuelle. Plus souvent aussi il s’agit de malentendus sur les raisons des limites fixées par les parents: «Je ne veux pas que tu sortes le soir parce que je crains les dangers pour toi », comparé à « Tu ne veux pas que je sorte le soir parce que dans ton pays, ça ne se fait pas!». Et il arrive que ces conflits s’amplifient quand, de la société d’accueil, viennent des interventions maladroites basées sur les stéréotypes: le parent à qui on dit «ici les filles sortent à 13 ans et c’est leur droit » risque de se replier sur lui-même et sur une tradition qu’il ne peut pas expliquer.

Favoriser la communication


Alors plutôt que de considérer les familles immigrantes comme traditionnelles et de les opposer ainsi au monde québécois, il parait essentiel de favoriser la communication à la fois au sein des familles immigrantes et aussi entre toutes les familles du Québec. Car les parents natifs aussi éprouvent souvent ces difficultés avec leurs enfants et ont aussi à poser des limites et à protéger leurs enfants. Au sein des familles, il est important que des professionnels, soit de la communauté, soit connaissant bien la communauté, puissent aider à faire circuler les nondits et favoriser la compréhension, le respect et la reconnaissance mutuelle entre les parents et les jeunes. Dans la communauté aussi, ces professionnels et les leaders reconnus et légitimes ont à jouer des rôles de sensibilisation et de prévention des conflits. Mais plus largement dans la société québécoise et plus spécifiquement dans nos villes et nos régions, il faut favoriser les espaces de rencontre où des parents de toutes origines peuvent échanger sur leurs façons de voir la famille et l’éducation. Ce sera un gain tant pour les immigrants que pour les québécois natifs!

 

Source: Michèle Vatz-Laaroussi, La Tribune, 3 juillet 2010.

 

 

Mis à jour le Lundi, 05 Juillet 2010 08:19
 
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